Carte blanche d’Ouri Wesoly - Le Soir - 17 octobre 2002
Le temps est peut-être venu pour les Juifs de Belgique de sonner la fin de la récréation et de renvoyer à leurs chères études les quelques excités d’extrême droite, belges ou israéliens (voir par exemple « Le Soir » du 27/9), qui sévissent dans leurs rangs. Voici des mois à présent que ces porte-parole autoproclamés de la « majorité silencieuse » du judaïsme multiplient amalgames, insultes et exclusions contre les Juifs qui ont le malheur de ne pas soutenir de façon inconditionnelle l’actuel gouvernement israélien. Qui, dans la communauté, n’est pas pro-Sharon est un Juif honteux ou empli de la haine de soi. Au mieux, un idiot, au pire un traître, en tout cas, un aveugle qui ne s’aperçoit même pas qu’il vit dans un pays (un continent, une planète, une galaxie...) férocement antisémite.
Car, à cette volonté de mise au pas interne, s’ajoutent des attaques tous azimuts contre une Belgique présentée comme globalement antijuive : le gouvernement ne cesserait de critiquer Israël, la justice de chercher des poux à Ariel Sharon, la population de lancer des pogroms contre les synagogues. Quant à la presse, elle n’aurait rien à envier à celle de l’Allemagne des années 30 - surtout « Le Soir » et la RTBF, comme par hasard, les deux médias politiques les plus importants du pays. Ce ne serait que grotesque si on ne savait, précisément depuis Goebbels (ministre nazi de la Propagande, NDLR), qu’un mensonge assez souvent répété peut devenir une vérité, surtout auprès de gens traumatisés par les terrifiantes souffrances de la population israélienne.
Rappelons quelques réalités. D’une part, personne n’a qualité pour parler au nom de la totalité du judaïsme belge ni de sa majorité silencieuse (nul n’a non plus reçu mandat de décerner des brevets de judaïsme ou de sionisme). D’autre part, les Juifs se répartissent sur l’ensemble de l’échiquier politique, de l’extrême droite à l’extrême gauche. Et, s’ils sont une écrasante majorité à soutenir l’existence de l’État d’Israël, cela ne vaut approbation automatique ni de sa politique ni de ses dirigeants.
Il est, par ailleurs, aussi faux qu’insultant de prétendre que la Belgique serait un pays antiJuifs. C’est même le contraire : depuis 1945, nos gouvernements successifs n’ont cessé d’apporter à la communauté, au grand jour ou dans la discrétion, toute l’aide possible. La population n’est pas davantage antisémite, à l’exception de deux groupuscules : une petite partie de la communauté arabe (à laquelle se sont joints quelques voyous aussi dépolitisés qu’assoiffés de destruction) et une portion de l’extrême droite (l’autre soutient Israël... par haine des Arabes).
Quant à la presse... Moi non plus, je n’aime pas les articles que « Le Soir » (et les autres journaux) consacre au Moyen-Orient, les reportages que lui consacrent les journaux télévisés. Ils me rendent malade et je préférais de loin l’époque où les médias tressaient des couronnes de lauriers à Rabin et Perès serrant la main d’Arafat sous l’œil bienveillant de Clinton, avant que les extrémistes des deux bords ne s’unissent pour détruire le processus de paix d’Oslo.
L’explication de ce changement d’attitude pourrait être que la totalité des journalistes de la presse belge (et européenne) a viré antisémite. Mais, si l’image d’Israël tend à se dégrader dans l’opinion, ne serait-ce pas plutôt parce que son gouvernement actuel mène une politique désastreuse, à court comme à long terme ? Plus précisément, et même s’ils ont commis, ou laissé commettre, quelques dérapages, il me plaît de rendre hommage aux journalistes du « Soir » : travaillant dans les difficiles conditions d’un quotidien, sans cesse soumis à la pression de l’actualité, ils exercent leur métier sans viser une improbable objectivité, mais avec la rigueur et l’honnêteté qu’exige leur déontologie.
Bien sûr, ceux qui lancent ces attaques n’ignorent rien de tout cela. S’ils procèdent de la sorte, c’est d’abord dans l’espoir d’intimider le gouvernement et les médias. Mais surtout pour faire croire aux Juifs qu’ils sont isolés et rejetés afin de les enfermer dans une sorte de « ghetto mental » semblable à ceux, bien réels, où leurs aïeux ont si difficilement vécu naguère. Or, si « tout le monde est contre les Juifs », la solution logique n’est-elle pas la fuite en Israël ? Que quelques apprentis sorciers s’échinent à jouer avec ce genre de feu, c’est en définitive leur seule affaire. Comme c’est celle des médias de faire leur travail. Et celle des Juifs libres de ce pays d’afficher leurs opinions et de répondre à ces Machiavel au petit pied : « Le ghetto ? Non merci »...·
Ouri Wesoly est ancien rédacteur en chef de « Regards », revue du Centre Communautaire Laïc Juif, auteur d’« Israël survivra-t-il jusqu’en 2048 ? » (Editions Luc Pire)